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Nous nous dirigeâmes dès lors vers l’est-sud-est, afin de contourner le Karakoum, encore appelé les Sables noirs, un autre désert qui s’étirait sur tout le nord et l’est de Mechhed. Nous choisîmes de suivre une route à travers le Garabil, ou Plateau froid, longue saillie tendue telle une ligne de côte entre le lugubre océan sec des Sables noirs et le morne escarpement de montagnes dépourvues d’arbres que l’on nomme le Paropamisus[27].

Il eût certes été plus direct de traverser tout droit dans le Karakoum, mais nous avions eu notre compte de désert. Par ailleurs, il eût été plus confortable de cheminer plus au sud, à travers les vallées du Paropamisus, car nous aurions trouvé là de quoi nous reposer dans des villages, des villes ou même de grandes cités telles que Harat ou Meymana. Mais nous préférâmes la voie médiane. Nous avions pris l’habitude de camper à la belle étoile, et ce haut plateau, le Garabil, ne devait sans doute son surnom qu’à une comparaison avec les terres plus basses, nettement plus chaudes, car, même en hiver, il n’y faisait jamais franchement froid. Nous ajoutâmes juste quelques épaisseurs de vêtements dès que cela s’avéra nécessaire et nous accommodâmes somme toute fort bien des températures.

Le Garabil consistait essentiellement en monotones terres herbeuses, piquetées çà et là de bosquets d’arbres : pistachiers, jujubiers, saules et quelques conifères. Nous avions déjà traversé des contrées bien plus verdoyantes, et donc plus plaisantes, et nous devions plus tard en voir bien d’autres ; pourtant, après avoir enduré le Grand Salé, la lassante herbe grise et le rare feuillage du Garabil étaient un régal pour nos yeux, constituant en outre pour nos chevaux une abondante réserve de fourrage. Au sortir de la surface inerte du désert, ce plateau nous semblait grouiller de vie sauvage. Il y avait des volées de cailles et de perdrix aux pattes rouges, et, partout, des marmottes jetant des coups d’œil furtifs de leurs terriers et sifflant d’un air grognon sur notre passage. Des oies et des canards migrateurs hivernaient par ici ou survolaient la contrée : les oies portaient sur la tête une sorte de plumet hérissé, et les canards arboraient un joli plumage brun-roux et doré. Sur le sol grouillaient une multitude de lézards bruns, parfois si longs – certains étaient plus grands que ma jambe – qu’ils en effrayaient nos chevaux.

Nous y aperçûmes aussi certaines espèces de gazelles délicates et des ânes sauvages appelés dans cette région kulan. Dès que nous en rencontrâmes un spécimen, mon père émit le souhait que nous en capturions un et que nous le domestiquions : nous l’emmènerions en Orient pour le vendre. Là-bas, en effet, nous en tirerions un bien meilleur prix que les mules que les nobles et les grandes dames aimaient à utiliser comme montures. Aussi grand qu’une mule, le kulan a une forme de tête similaire et la même queue courte, mais son pelage, magnifique, est d’un beau marron foncé, avec le ventre pâle. Il est impossible de se lasser du spectacle de leurs troupeaux trottant de façon aérienne, gambadant et folâtrant à l’unisson. Cependant, les natifs du Garabil nous dissuadèrent d’essayer de le dompter : cet animal rétif à tout dressage ne se laissait pas chevaucher, et son seul intérêt résidait dans sa chair, comestible.

Afin de compléter nos provisions de bouche, nous pratiquions abondamment la chasse, l’oncle Matteo tout particulièrement. À Mechhed, nous nous étions procuré chacun un petit arc mongol avec les flèches miniatures qui convenaient, et mon oncle, après s’être suffisamment entraîné, était devenu un expert dans son maniement. En règle générale, nous nous tenions à l’écart des grands troupeaux de gazelles ou de kulan, soucieux de ne pas entrer en conflit avec les prédateurs féroces qui pouvaient les accompagner : loups et même lions, qui abondent dans le Garabil. Cependant, nous prîmes le risque, à une ou deux reprises, d’en traquer de petites troupes, abattant plusieurs gazelles et, une fois, un kulan. Chaque jour ou presque, nous pouvions compter sur une oie, un canard, une caille ou une perdrix. Cette viande fraîche aurait été un don du ciel, n’eût été un léger inconvénient.

J’ai oublié quelle sorte de créature nous avions abattue la première fois, et qui l’avait fait. Mais quand nous commençâmes à la dépecer pour la faire griller sur notre feu, nous découvrîmes qu’elle était criblée de petits insectes grouillants incrustés entre la peau et la chair. Dégoûtés, nous la jetâmes et nous contentâmes ce soir-là de la nourriture séchée qui était notre ordinaire dans le désert. Mais, le lendemain, ayant tué un autre volatile, nous le trouvâmes infesté de la même façon. Je ne sais quel démon afflige toute créature vivante dans le Garabil. Les indigènes rencontrés ne surent nous le dire et n’en semblèrent de toute façon nullement affectés, se moquant même de la nausée que cela nous inspirait. Comme tous les animaux que nous réussîmes à chasser fourmillaient de la même vermine, nous nous fîmes violence pour ôter ces parasites avant de faire cuire la viande, et, comme la manger ne nous rendit pas malades, nous considérâmes bientôt le phénomène comme banal.

Un autre exercice qui aurait pu nous paraître gênant nous sembla après le désert au contraire passionnant. Par trois fois au cours de notre traversée du Garabil, nous eûmes à franchir une rivière. Si je me souviens bien, celles-ci s’appelaient le Tedzhen, la Kushka et la Takhta. Si elles n’étaient pas particulièrement larges, leurs eaux étaient en revanche froides, profondes et rapides, car elles tombaient directement du Paropamisus dans les étendues plates du Karakoum, où elles iraient ensuite se perdre et disparaître, absorbées par les Sables noirs. Sur chaque rive s’élevait un caravansérail, lequel proposait un service de navette que je trouvai réjouissant. Pour nos chevaux, nous leur ôtâmes juste leur selle et leur chargement avant de les laisser traverser à la nage, ce qu’ils firent avec aplomb. Quant à nous, les voyageurs, nous fûmes transportés sur l’autre berge, l’un après l’autre, avec nos bagages, par un passeur qui conduisait une embarcation tout à fait particulière appelée masak. Guère plus grand qu’un baquet, celui-ci était constitué d’une ossature légère en bois, soutenue sur l’eau par un certain nombre de flotteurs faits de peaux de chèvre gonflées d’air.

Il faut le dire, le masak ne ressemblait pas à grand-chose : les pattes de chèvre attachées parmi les perches d’armature lui conféraient un aspect plutôt grotesque, mais j’appris que tout cela avait son utilité. Ces eaux sont tumultueuses, et le passeur avait un contrôle des plus réduit sur une embarcation aussi curieuse que le masak, aussi celui-ci faisait-il des embardées, se balançait, tournait sur lui-même et tanguait follement, donnant de la bande tout au long du parcours qui le menait en diagonale d’une rive à l’autre. Chaque traversée étant relativement longue, les peaux de chèvre gonflées d’air avaient le temps de se mettre à fuir, en bouillonnant et en sifflant. Dès que le masak commençait à s’enfoncer dangereusement sous la surface de l’eau, le passeur cessait de pagayer, détachait les pattes de chèvre qui fermaient les sacs de peau et soufflait vigoureusement dans chacun d’eux, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’ils flottent à nouveau, avant de les rattacher avec dextérité. Pour être vraiment franc dans mon appréciation, je dois préciser que je trouvai surtout amusant ce type de navette après que j’eus été déposé sain et sauf sur la rive opposée. Car, durant la turbulente traversée, mes sensations s’étaient surtout résumées en vertiges, étourdissements, humidité, froid, mal de mer et crainte d’un naufrage imminent.

Au passage de la Kushka, je me souviens qu’alors qu’une autre caravane se préparait à la franchir, nous nous demandâmes comment ils allaient s’y prendre, car ils voyageaient avec un certain nombre de chariots attelés. Ils enlevèrent aux chevaux leurs harnachements et les laissèrent nager seuls vers la rive opposée, puis firent transporter en masak les personnes et les marchandises. Enfin, lorsque chacun des chariots fut entièrement vidé de son contenu, ils furent descendus depuis la berge jusqu’à ce que leurs quatre roues fussent déposées chacune sur l’un de ces curieux petits baquets servant d’embarcation, et ils furent ainsi convoyés, unis en quatuors flottants. C’était un sacré spectacle que ces vastes chariots dansant et tourbillonnant sur la rivière, avec leurs passeurs pagayant alternativement aux quatre coins du carré tel Charon, pour faire avancer le tout, puis soufflant comme Éole afin de conserver les outres gonflées.

Faisons-le remarquer, les caravansérails situés sur les berges procuraient une navette de bien meilleure qualité que leur nourriture. Nous n’eûmes droit à un repas décent que dans l’un d’entre eux, et ce fut du reste pour nous une expérience unique, à ce stade de notre voyage : des tranches énormes et savoureuses d’un poisson péché dans la rivière toute proche. Ces darnes étaient un tel délice que nous demandâmes l’autorisation de nous rendre en cuisine pour découvrir dans quel poisson elles avaient été taillées. Il s’agissait de l’ashyotr, animal aussi gros qu’un homme, voire plus corpulent encore que l’oncle Matteo. En guise d’écailles, il était couvert de plaques osseuses en forme de coquillages, et l’on pouvait voir sous son long museau des barbillons semblables à des favoris. En plus de sa chair comestible, l’ashyotr produit des œufs noirs semblables à de toutes petites perles, et nous en mangeâmes, salés et agglutinés en une pâte savoureuse appelée le khavyah.

Dans les autres auberges, en revanche, la nourriture était épouvantable, ce qui, compte tenu de l’abondance du gibier aux environs, n’était pas compréhensible. Tous les tenanciers de caravansérail semblaient absolument tenir à proposer à leurs invités un plat qu’ils n’avaient pas mangé depuis longtemps. Comme nous avions souvent dîné d’oiseaux et de viande de gazelle, ils nous offraient du mouton. Et comme dans le Garabil ce dernier n’abonde pas, il avait dû voyager, pour arriver jusqu’ici, presque aussi longtemps que nous. Sa viande avait cessé définitivement de me plaire : salée, séchée et racornie, sans huile ni vinaigre pour l’assaisonner, hormis de la cardamome au goût acre de poivron rouge, elle nous était invariablement servie avec des haricots blancs cuits dans de l’eau sucrée. Après ce type de repas bien gazeux, nous aurions fort commodément pu remplacer les outres flottantes en peau de chèvre des masak. Pour dire quand même un mot agréable des auberges du Garabil, elles ne faisaient payer que les hommes et non les bêtes, celles-ci réglant leur note par les excréments qu’elles laissaient et fournissant ainsi un précieux combustible de chauffage, dans cette région où le bois était rare.

La première cité plus ou moins significative sur notre parcours était Balkh, qui avait eu aux temps jadis une importance bien réelle. Site de l’un des plus considérables campements d’Alexandre, c’était aussi une étape majeure pour les marchands qui arpentaient la route de la soie, équipée de bazars populeux, de temples majestueux et de luxueux caravansérails. Mais la ville s’était trouvée, hélas, sur le passage de la première vague d’invasion mongole, lorsque celle-ci s’était déchaînée hors de ses repaires de l’Est : en 1220, la horde de Gengis khan avait fondu sur Balkh et l’avait écrasée telle une botte ferrée un nid d’oiseaux.

Nous y arrivâmes plus d’un demi-siècle après, mais la cité ne s’était pas encore remise du désastre. Balkh ressemblait donc à l’époque à une grande et noble ruine, mais à une ruine tout de même. Peut-être était-elle aussi active et florissante que naguère, mais ses auberges, ses greniers à grains et ses entrepôts n’étaient que des constructions rebâties de bric et de broc avec les résidus de pierres et autres planches trouvés sur place après l’invasion. Ainsi reconstruits parmi les moignons de tours jadis altières, les restes de puissantes murailles et les tuiles déchiquetées de dômes naguère parfaits, tous ces bâtiments n’en semblaient que plus pathétiques.

Bien peu des habitants étaient assez vieux pour avoir vécu l’irruption des troupes de Gengis et le saccage qui s’en était suivi. Et, à plus forte raison, rares étaient ceux qui se souvenaient du temps antérieur où la cité avait eu une réputation fameuse, reconnue fort loin alentour, sous le nom de Balkh Umn-al-Bulud, la « Mère des Cités ». Mais leurs fils et leurs petits-fils, maintenant propriétaires des auberges, maisons de commerce et autres établissements de la ville, paraissaient aussi abasourdis et misérables que si la dévastation avait eu lieu la veille, et sous leurs yeux. Lorsqu’ils parlaient des Mongols, c’était pour réciter une litanie qui semblait s’être imprimée dans la mémoire de chaque habitant de Balkh : « Amdan u khandand u sokhtand u kushtand u burdand u rafiand », ce qui signifie : « Ils sont venus, ils ont tué, ont brûlé, ont pillé, se sont emparés de leurs proies et sont repartis. »

Ils étaient repartis, en effet, mais la contrée entière, comme tant d’autres, était toujours soumise à tribut et avait dû faire allégeance au khanat mongol. L’apparence mélancolique et sombre des habitants était de ce fait assez compréhensible, à proximité d’une inquiétante garnison mongole toujours stationnée aux environs immédiats. Des guerriers mongols en armes fendaient à grands pas la foule des bazars, comme pour rappeler que le petit-fils de Gengis, le khakhan Kubilaï, tenait toujours la cité sous sa lourde botte. Et les habitants de Balkh étaient toujours surveillés de près, que ce fut sous les stalles du marché ou dans leurs cabines de change, par l’œil attentif des magistrats et autres collecteurs d’impôts au service du Grand Khan.

Je pourrais redire, et ce ne serait que la pure vérité, que partout à l’est du bassin de l’Euphrate, depuis les confins occidentaux de la Perse, nous ne faisions, nous autres voyageurs, que traverser les terres du khan des Mongols. Mais, bien sûr, il eût été parfaitement vain de nous contenter d’indiquer sur nos cartes cette seule et simple information : autant valait, dans ce cas, ne pas avoir de carte du tout. Sans plus de détails, une telle carte aurait été inutile à tout utilisateur ultérieur. Comme nous espérions bien pouvoir, à notre retour, établir notre trajet exact et comptions fournir des cartes fiables aux marchands qui effectueraient la navette entre Venise et Kithai, autrement dit la Chine, nous sortions tous les jours notre Kitab et, après en avoir longuement délibéré entre nous, l’enrichissions des symboles nécessaires marquant montagnes, rivières, villes et déserts, ou tout autre point caractéristique.

Cette tâche était à présent devenue cruciale. Depuis les rives du Levant, en effet, jusqu’à la région où nous nous trouvions alors, la carte d’Al-Idrîsî avait constitué pour nous un guide fiable. Comme l’avait remarqué mon père depuis longtemps, il était probable que le géographe avait vu ces terres de ses propres yeux. En revanche, à partir de Balkh, toujours en allant vers l’est, il semblait n’avoir rédigé sa carte que d’après des informations rapportées par d’autres voyageurs qui ne brillaient pas tous par leur sens de l’observation. Le Kitab était en effet dès lors beaucoup plus avare en indications diverses, et les rares qui s’y trouvaient – fussent-elles des rivières ou des chaînes de montagnes – s’avéraient souvent situées de façon fort approximative.

— Dites donc, les espaces représentés sur la carte à compter d’ici semblent incroyablement étroits, vous ne trouvez pas ? fit mon père en fronçant les sourcils.

— Par Dieu, tu l’as dit ! répliqua mon oncle, toujours toussant et se grattant. Il existe, entre ici et l’océan de l’est, bien plus de terres que ce qu’il indique.

— Bien, décida mon père. Alors il s’agira désormais d’être particulièrement attentifs lors du moindre de nos relevés géographiques.

Si oncle Matteo et mon père s’entendaient sans grand débat sur la localisation des cours d’eau, des villes et des déserts, éléments aussi aisés à observer qu’à mesurer, il n’en allait pas de même pour représenter ceux qui étaient nettement moins évidents, comme les frontières entre nations. Celles-ci donnaient lieu à d’intenses délibérations, et nous n’en décidions parfois qu’en tombant d’accord sur nos intuitions partagées. Cette tâche était en vérité d’une difficulté à vous rendre fou, tant l’incroyable étendue du khanat mongol avait englouti, jusqu’à les rendre immatérielles, les limites de nations et d’Etats naguère indépendants. Seul un cartographe soigneux, au travail exigeant, pouvait désormais dénouer l’inextricable question de l’emplacement exact de ces lignes de partage. Même avec l’aide de représentants de chacune de ces nations, la détermination de leurs frontières serait restée un exercice délicat, si j’en juge par le mal qu’auraient eu, y compris dans notre péninsule italienne, les natifs de deux cités voisines pour tomber d’accord sur ce point. Mais il se trouve qu’en Asie centrale l’étendue des nations et le tracé de leurs frontières ont toujours plus ou moins fluctué, avant même que l’invasion mongole rende cette question encore plus hypothétique.

Prenons-en un exemple. Quelque part, durant notre longue traversée entre Mechhed et Balkh, nous avions franchi l’invisible ligne qui, du temps d’Alexandre, séparait la Bactriane et l’Aryane. Elle marque à présent – du moins le faisait-elle avant l’arrivée des Mongols – la limite entre la Grande Perse et la Grande Inde. Mais imaginons un instant que le khanat mongol n’existe pas et tâchons de donner une certaine idée de la confusion qui a régné, au cours de l’Histoire, autour de cette frontière incertaine.

L’Inde a probablement été habitée un jour, sur l’ensemble de sa vaste étendue, par cette race de petits hommes au teint sombre que nous appelons les Indiens. Mais, il y a bien longtemps, les incursions de peuples plus vigoureux et courageux ont repoussé ces Indiens des origines sur une fraction de territoire de plus en plus réduite, de sorte que l’Inde actuelle se situe désormais largement au sud-est de son aire initiale. Cette Inde aryenne du Nord est maintenant peuplée par les descendants de ces anciens envahisseurs qui, loin d’être des hindous, sont des musulmans. La moindre tribu a pour habitude de s’ériger en nation, de se donner un nom et de s’attribuer des frontières palpables. La plupart des contrées locales se terminent en « stan », suffixe qui signifie « terre de ». Le Khaljistan est donc la terre des Khalji, et ainsi pour le Pachtounistan, le Kohistan, l’Afghanistan, le Nouristan, et j’en oublie encore.

C’est dans cette région contiguë de l’Aryane et de la Bactriane que, jadis, nul ne savait où au juste, Alexandre le Grand avait rencontré la princesse Roxane, était tombé amoureux d’elle et l’avait épousée. On ignorait l’endroit exact et l’on ne savait rien de la « famille royale » dont était issue Roxane, mais, aujourd’hui encore, les diverses tribus locales (Pachtoun, Khalji, Afghans, Kirghizes et consorts) affirment descendre en droite ligne de la famille de Roxane, quand ce n’est pas des soldats macédoniens d’Alexandre. Leurs prétentions recèlent peut-être une part de vérité. Car bien que la plupart des habitants de la région de Balkh aient les cheveux noirs, les yeux et la peau sombres, comme Roxane avant eux, il en existe un certain nombre de complexion plus claire, aux yeux gris ou bleus et aux cheveux roux, voire blonds.

Cela n’empêche pas les membres de chaque tribu de se proclamer haut et fort seuls et uniques descendants et de revendiquer, sur la seule foi de ces vagues assertions, la souveraineté sur ces terres de l’actuelle Inde aryenne. Cette façon de raisonner me semblait passablement tortueuse, car, au fond, Alexandre n’avait lui-même été qu’un conquérant venu sur le tard, un maraudeur non désiré, de sorte que tous les habitants d’alors – excepté peut-être la princesse Roxane – avaient dû ressentir pour les Macédoniens la même inimitié qu’ils vouaient à présent aux Mongols.

Le seul trait commun que nous trouvâmes aux divers peuples qui vivaient dans ces régions était leur religion, l’islam. En accord avec les coutumes musulmanes, donc, nous ne conversâmes qu’avec la gent masculine, et l’oncle Matteo, que leurs vantardises sur leur prétendue lignée laissaient particulièrement sceptique, nous cita ce couplet vénitien :

La mare xe segura

E’l pare de ventura

Ce qui peut se traduire par : « Quand le père s’aventure, seule la mère en est sûre. » Autrement dit, contrairement au père, seule la mère sait de façon certaine qui a engendré ses enfants.

Si j’ai tenu à donner un aperçu de cette histoire complexe et enchevêtrée, c’est pour faire comprendre à quel point cela pouvait accroître nos frustrations en tant qu’apprentis cartographes. Quelle que fût son origine, le débat qui prenait corps, dès que mon père et mon oncle s’asseyaient quelque part pour mentionner sur la carte une nouvelle indication à l’encre, évoluait à peu près de la sorte :

— Pour commencer, Matteo, cette région, à l’évidence, fait partie du territoire gouverné par l’ilkhan Kaidu. Mais nous devons être plus précis.

— Comment pourrions-nous l’être, Nico ? Nous ne savons pas comment Kaidu ni même Kubilaï appellent eux-mêmes cette région. Les cartographes occidentaux se contentent tous de la désigner sous le vague nom d’Inde aryenne, ou Grande Inde.

— Ils n’y ont jamais mis les pieds. Le seul Occidental à l’avoir fait, c’est Alexandre. Et il l’a appelée Bactriane.

— Peut-être, mais les gens d’ici affirment tous qu’il s’agit du Pachtounistan.

— D’un autre côté, Al-Idrîsî, lui, mentionne le nom de Mazar-e-Charif.

— Gèsu ! Cela ne représente qu’un empan sur la carte. Faut-il en faire tant d’histoires ?

— L’ilkhan Kaidu ne maintiendrait pas sur place une garnison au complet si cette terre était sans valeur. Et le khakhan Kubilaï voudra vérifier avec quel soin nous avons cartographié son empire.

— C’est vrai... (Soupir d’exaspération.) Bon, d’accord. Il faudra y réfléchir sérieusement.

Marco Polo 1 - Vers l'orient
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